Gilbert et Louise
Il ne savait pas à quel point ce livre allait bouleverser sa vie… Quand l’homme lui tendit l’ouvrage, Gilbert n’en crut pas ses yeux. Il avait tout lu sauf celui-ci qu’il ne trouvait nulle part : une traduction du livre VII du Commentaires des Gaules de Jules César !! Et en plus, c’était la traduction de M.Nisard de 1865 !
En ce 25 juin 1960, Gilbert venait de rater le bus qui l’emportait chaque matin au bureau. Employé aux écritures dans le service des pensions du Ministère de la Marine, il n’avait, à vrai dire, aucune vocation particulière ni pour la Marine, ni pour les retraités, ni pour les écritures administratives. Mais il fallait s’assurer le couvert et le gîte. Surtout le gîte. La petite chambre de bonne qu’il occupait lui était indispensable pour lire tranquillement.
Une fois de plus, il ne serait pas à 8 heures 30 devant sa table de travail. Et une fois de plus, son chef de bureau, M.Rouspignac, allait en tirer des conclusions désobligeantes sur ses capacités à servir le pays en général et la Marine Nationale en particulier. Monsieur Rouspignac lui avait déjà fait savoir à plusieurs reprises qu’il estimait que l’insistance de Gilbert à ne pas respecter les horaires était la conséquence directe d’une paresse insigne, d’une irresponsabilité manifeste et qu’au bout du compte, il ne méritait pas l’honneur de travailler pour l’Etat.
Gilbert aurait donc à patienter une heure de plus. Il n’envisageait même pas d’appeler un taxi, ses maigres émoluments ne lui permettaient pas ce luxe.
Devant le jardin de la bibliothèque, il avait avisé un bouquiniste qui venait d’installer son étal. L’homme allait rester tout le jour et probablement tard dans la soirée. Des ampoules et des fils électriques traînaient déjà autour de ses tréteaux. Gilbert s’était alors souvenu que, le lendemain samedi, c’était la fête du livre.
Il avait commencé à fureter dans les bouquins que l’homme déballait soigneusement. La plupart d’entre eux étaient écornés, légèrement froissés ou déchirés. Mais, de toute évidence, ils étaient choisis soigneusement en fonction de leur rareté. Nous étions entre connaisseurs.
- Vous faites une recherche particulière ?
L’homme avait revêtu une blouse grise. Il portait la barbe en bataille et un béret poussiéreux d’un autre âge. Derrière ses lunettes à grosses montures, son regard bienveillant était celui des gens que la culture rend aimables, intelligents, curieux d’esprit, ouverts aux autres. Gilbert expliqua son goût pour la littérature ancienne : les auteurs grecs, romains…
Le bouquiniste avait alors pris un air gourmand en extrayant d’une caisse poussiéreuse, un livre à la reliure défaite et à la couverture lacérée.
- Et ça vous connaissez ?...
Ce fut dans ces conditions que Gilbert allait avoir enfin une connaissance complète et rare de l’œuvre de Jules César. L’affaire fut conclue rapidement : ses quelques économies du mois passèrent dans la négociation. Gilbert se jeta sur le banc qu’il connaissait bien pour sa tranquillité dans les jardins de la bibliothèque.
L’heure était grave, en effet : Jules César était retourné à Rome pour ses affaires et pour lever quelques troupes supplémentaires. Pendant ce temps les Gaulois recommençaient à s’agiter autour d’un certain Vercingétorix. Les Carnutes et les Arvernes s’échauffaient en massacrant allègrement quelques citoyens romains qui avaient eu l’imprudence de séjourner dans Cénabum (Orléans). C’était l’hiver et les Gaulois avait pronostiqué que le grand Jules aurait du mal à traverser les Alpes pour revenir rapidement dans leur pays.
Pendant le soulèvement de nos ancêtres dans le dos de César, un nouveau bus passa. Dans le dos de Gilbert aussi…
La pétarade du troisième bus le tira enfin des intrigues menées par les peuplades gauloises.…. Laissant là le fantôme de César, Gilbert se précipita pour arriver à son labeur avec deux heures de retard. Il y trouva Monsieur Rouspignac dans son humeur des grands jours :
- Si je comprends bien, mon jeune ami…
L’expression « mon jeune ami » était de mauvais augure. Il n’était pas bon d’être ami avec Monsieur Rouspignac, ni d’être jeune d’ailleurs.
- Si je comprends bien, poursuivit-il d’un ton doucereux, vous êtes en retard parce que vous êtes inquiet pour la réussite de la campagne gauloise de Jules César.
C’était une manière un peu raccourcie de résumer ce que Gilbert venait de lui dire, mais ce n’était pas complètement faux. Pris au dépourvu par sa propre étourderie, Gilbert avait préféré lui décrire la vérité : son goût pour les livres, la rareté du livre VII, le temps qui avait passé si vite devant la bibliothèque…
- Vous vous foutez de ma gueule ?
M. Rouspignac était colérique, mais n’employait jamais d’expression familière ou vulgaire. Son discours se révélait en général feutré et châtié. Il essayait de copier le vocabulaire et la forme des messieurs de la haute fonction publique à laquelle il rageait de n’avoir jamais eu accès malgré son dévouement à l’Etat.
En un mot, Gilbert prit le savon de l’année qui s’acheva termine par la phrase magique :
- Vous avez de la chance d’avoir un oncle…
Gilbert remercia mentalement l’oncle Edouard, membre du cabinet du Ministre, qui avait promis à sa brave mère de le faire embaucher comme vacataire au Ministère. Il faut dire que la culture livresque de Gilbert n’avait jamais vraiment été appréciée à sa juste valeur par l’Education Nationale. Ses analyses de Cicéron, Ronsard, Beaumarchais, et autres Rousseau relevaient selon ses enseignants de la fantaisie la plus haute et des notes les plus basses. Gilbert se souvenait souvent de l’air exaspéré avec lequel l’oncle Edouard avait dit un jour à sa mère :
- Ne t’inquiète pas, je m’occupe de ce bon à rien…
C’est ainsi que le « bon à rien » analysait depuis trois ans les dossiers de retraite des vaillants aventuriers à pompon de la Marine Française.
Le lendemain, Gilbert était résolu à faire don du livre VII de Jules César à la bibliothèque municipale, de façon à compléter la collection publique qu’il savait dépareillée. Il lui paraissait déraisonnable que les citoyens de cette ville, actuels et futurs, ne soient pas complètement informés du déroulement de la Guerre en Gaule. Il pensait important que ses concitoyens sachent que, si nos ancêtres étaient bien les Gaulois, ceux-ci étaient un peuple « pluriel », composé d’une multitude de tribus. Bien malin qui pourrait dire s’il descendait des Sénons, des Sénaques, des Carnutes, des Véliocasses, ou peut-être des Eburovices. En outre, la Gaule était un des lieux de passage préféré des hordes de barbares venues du Nord de l’Europe. Si l’on ajoute à cela, l’influence romaine véhiculée par les troupes de César, Gilbert en déduisait que le français qui se dit « de souche » devrait préciser laquelle.
Il fréquentait assidûment la bibliothèque municipale, y faisant souvent des recherches personnelles. Il aimait y faire un emprunt qu’il dévorait dans son lit, tard dans la nuit, ou bien rester dans la salle de lecture jusqu’à la fermeture. Gilbert y avait son coin préféré où il passait de longues heures. En plein hiver, la salle était sombre très tôt, Gilbert finissait ses lectures, souvent seul, à la faible lueur des lampes de bureau installées sur chaque table. Aux beaux jours, il levait parfois le regard : un bout de ciel et les frondaisons du jardin public lui permettaient de rêver à ce qu’il aurait aimé écrire s’il avait eu un talent d’auteur.
En le voyant passer la porte vitrée, Mademoiselle Louise leva le nez de son fichier pour l’accueillir avec le sourire. Elle était ravissante, Mademoiselle Louise avec son bandeau à fleurs dans les cheveux et ses jolis yeux de biche. Enthousiasmé, Gilbert lui décrivit sa découverte de la veille :
- Vous vous rendez compte, Mademoiselle Louise, la traduction de 1865, juste devant chez vous…
Mademoiselle Louise aimait bien l’émerveillement de Gilbert pour les livres. Elle répondit que, oui, elle se rendait compte et le remercia de son geste. Elle parlerait du don de Gilbert à l’adjoint du maire.
- Et puis le siège d’Alésia… Tout est là ! Comme si on y était…
Mademoiselle Louise examina soigneusement le livre. Elle allait l’enregistrer et en prendre le plus grand soin, dit-elle.
- Nous pourrions fêter ça au restaurant…
La phrase était partie comme ça, en lui échappant. Mais Gilbert savait qu’il avait envie depuis longtemps de sortir avec Louise, sans jamais avoir osé formuler une telle proposition. Avec son bandeau, ses lunettes, son air de jeune fille sage et sa façon de s’intéresser à ses extravagances littéraires, il n’avait pas pu résister. Un silence d’une fraction de seconde s’installa, juste le temps qu’il se morde les lèvres en prenant conscience de ce qu’il venait de dire. Elle sourit :
- Pourquoi pas ?
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