Lundi 29 octobre 2007 1 29 /10 /Oct /2007 18:57

Des mots sous le sable

 

Elle ne savait pas à quel point ce livre allait bouleverser sa vie. Aïcha restait immobile devant le bureau d’Anne, elle regardait le cadeau que celle-ci venait de lui donner, un livre, un vrai sur lequel on voyait une silhouette de femme drapée de coton brun. Anne, la secrétaire, était déjà partie, pressée comme tous les soirs, en retard pour son train comme tous les soirs. C’est avant d’enfiler la deuxième manche de son imperméable qu’elle avait sorti le livre de son sac : « Regarde ce livre, il s’appelle comme toi, je te le donne, à demain, n’oublie pas de fermer les toilettes du couloir. » Aïcha aimait beaucoup Anne, elle lui demandait de l’aider pour ses papiers, elle lui apportait des gâteaux, du couscous et, tous les ans, au retour du Maroc, elle lui offrait une poterie, une petite tajine. Anne connaissait tellement de choses, presque tout, et aujourd’hui elle lui donnait ce cadeau incroyable, un livre, à elle Aïcha. On ne refuse pas un cadeau, on ne rend pas, on prend. Elle débrancha machinalement le fil électrique et appuya sur l’aspirateur pour le rembobiner, elle prit le livre et s’assit.

Sur la couverture elle reconnut bien le A de Aïcha. Avec Anne elles avaient ri ensemble, complices comme des gamines d’avoir la même lettre, cette lettre au toit pointu de tente berbère, la tente où elle était née. Et puis les deux petits points c’était son signe à elle, déjà elle le pressentait, cela parlait d’elle. Elle n’osait pas vraiment le croire en caressant la jaquette lisse et brillante. L’image ne mentait pas, cette silhouette marchait dans le désert, là-bas, dans un autre temps qu’elle avait enseveli sous des tonnes de jours sans soleil. Elle ouvrit, et resta devant la page blanche, une page de sable dont elle sentait le grain sous ses doigts.

Elle est petite fille et elle court après la chèvre dans la dune, elle s’essouffle, bute sur une pierre et s’étale dans le sable chaud. Deux secondes, elle reste allongée, goûte une volupté interdite. La chèvre, il faut courir encore, le soleil l’éblouit, tout devient blanc, elle se laisse étourdir. Aïcha ferme un instant les yeux, secoue la tête, se reprend, elle tourne deux pages et s’arrête page 7. Dans le désert blanc les petits cailloux mis à nu par le vent, sont alignés par les rafales qui strient l’erg balayé par le chergui soufflant de l’est. Elle effleure le papier, elle sent encore le grain du sable derrière les lignes. Le chameau marche avec peine, les hommes se battent pour arrimer la tente de laine marron, sa mère trait la chèvre sans se soucier de ses voiles qui flottent en bannière autour de son corps souple.

Aïcha essuie ses joues d’un geste brusque, larmes ou sueur quelle différence ? Elle tourne encore une page et scrute l’horizon au-delà de ce sol monotone quand elle reconnaît ce véhicule qui se détache incongru dans ce monde minéral primaire : « t a x i », elle tremble de retrouver ces quatre lettres, il y a longtemps qu’elle les connaît, ces grosses lettres jaunes sur la Peugeot ; elle se cache sous un burnous au fond de la tente, son père l’appelle, sa mère a disparu après une embrassade furtive, on la prend, on la place de force à l’arrière, à côté de son père, elle a 11 ans, encore enfant. Elle va découvrir en même temps son corps de femme et le désir violent de l’homme. On l’a mariée, vendue, exilée dans cette ville hostile.

Pourquoi ce livre raconte-t-il ces jours de deuil, pourquoi fait-il surgir ces fantômes qu’elle tente d’enfouir sous des gros tas de cailloux ?

Elle referme le livre, le glisse dans la grande poche plastique qui lui sert de sac à main, elle rattache ses longs  cheveux bruns, quitte la blouse en nylon qu’elle porte sur son éternel jean, ferme le centre médical désert et va attendre le 52 sous l’aubette. Un instant dans les cahots du bus, elle se retrouve sur le dos d’un chameau, elle ferme les yeux, esquisse un sourire puis se reprend, se gronde intérieurement de sa bêtise.

La nuit est bien avancée quand elle arrive à son appartement, elle ne peut s’empêcher de rouvrir le livre, elle scrute les mots, les signes, concentre sa tête souffrante pour rassembler les bribes de connaissances. Là, elle reconnaît soudain trois lettres « e a u », elle voit sourdre entre deux roches l’oued asséché, plus loin encore « eau », elle entend « aman » résonner en berbère au creux de son oreille ;  la voilà qui court à travers les pages à la recherche de cette eau précieuse et rare, elle s’est perdue son bidon à la main, elle a peur, elle boit l’eau qui l’apaise, elle attend. Ses yeux glissent encore sur la page et sourient quand elle lit : « A ï c h a », c’est la voix de son frère au loin qui l’appelle, elle est sauvée.

Ses yeux fatiguent, sa tête a mal, elle continue pourtant, c’est encore le « t a x i » inquiétant qu’elle rencontre. Cette fois-ci c’est elle qui a décidé, elle part loin du mari abusif, elle serre contre elle le petit garçon affolé ; les lignes défilent, les rues, les rails, les files d’attente, les gens indifférents. Elle ne regrette rien.

Elle est là ce soir, seule, libre et tandis qu’elle sombre dans un demi sommeil elle se promet, ce livre, elle le lira tout entier, elle déchiffrera tout, dut-elle y mettre le reste de sa vie, ce livre est le sien. C’est dans un creux de sable qu’elle s’endort.

De bonne heure elle s’éveille, sans alarme ce matin, un samedi sans travail. Elle regarde le livre resté à côté d’elle, le prend dans sa main gauche. Elle pose sur la tranche son pouce droit de femme de ménage et fait dérouler les pages comme elle a vu faire avec envie ces gens qui manipulent toujours des livres par centaines. Elle recommence, se prend au jeu qui devient facile. Elle approche ce tourbillon de pages de son visage et respire dans l’odeur du papier un vent léger qui lui caresse la joue. Au très profond d’elle-même Aïcha sent sourdre une onde qui descend de sa nuque, fait vibrer son cœur et se glisse insidieusement entre ses reins, ses cuisses, ses genoux, une source qu’elle croyait à tout jamais tarie.

 

Par Association Montalyre - Publié dans : Concours de nouvelles 2008
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