Lundi 29 octobre 2007 1 29 /10 /Oct /2007 19:03

VENTI LEZIONI

 

Il ne savait pas à quel point ce livre allait bouleverser sa vie. Il l'avait trouvé sous le banc de la Gare Saint-Lazare, celui où il nichait depuis trois mois.

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Une déchéance comme les autres. Renvoyé de l'usine après une rixe générale impliquant dix-sept ouvriers. Renvoyé par la femme et la fille le lendemain, très exactement vingt-sept heures plus tard. Plus de maison. Monté à Paris, ville de tous les possibles.

Pas de moral, pas de démarches. Pas d'alcool non plus, pas une goutte, îlot de dignité.

Beaucoup de temps, une infinité de temps. Des journées s'allongeant sans fin entre quatre heures quarante-cinq du matin et onze heures trente-sept du soir, horaires du premier et du dernier train de son quai.

***

En venant s'installer avec son sac en toile à carreaux rouges grand format, son bleu de travail, sa doublure de manteau, ses chaussures éventrées, sa longue barbe noire triangulaire, il voit sous son banc un livre. Il lui servira à rembourrer son oreiller pour la nuit.

Le matin vers quatre heures, il se réveille avec un torticolis, sa tête a pris la forme du livre dans l'oreiller. Il s'apprête à se venger en balançant la source de ses douleurs sur les rails. Puis il pense à la longue journée qui l'attend. Bon, c'est quoi ce livre, après tout. Venti lezioni di scacchi per i giocatori avanzati. Et merde, c'est pas du français. Un but dans la journée : comprendre. Il ne le balance pas.

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Quand il interpelle les gens dans la rue en pointant du doigt le titre incompréhensible, on se détourne invariablement. La barbe trop longue, le gros orteil qui dépasse, sans doute. L'odeur peut-être. Enfin, un jeune couple léger s'esclaffe en riant : mais c'est de l'italien ! Vingt leçons d'échec pour joueurs avancés. Ouaouh, ça c'est du titre. Tout est facile pour eux, lui français, gros et gras, bretelles, elle italienne, fine, robe volante, sourire jusqu'au soleil. Ils l'accompagnent à la librairie, au coin de la rue, lui achètent un dictionnaire. Gracie. Prego.

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Trois mois pour tout déchiffrer. Pour apprendre à dire roi dame fou cavalier tour pion en italien. Pour comprendre les centaines de dessins d'échiquiers en italien.

Il marmonne des mots d'italien. N'arrête plus d'en marmonner. File les touristes milanais qui dépensent des fortunes sur la rue de Rivoli et s'engouffrent plein de sacs dans leurs taxis.

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Il a compris. Maintenant il veut palper les pions du bout des doigts. Sentir la couronne du roi, la crinière du cavalier, les créneaux de la tour, les habits de la reine (la regina !) : a-t-elle quelque chose en-dessous ? Il veut les saisir violemment, les étrangler, les triturer sur tous les échiquiers du livre. Il en rêve la nuit et le jour, il est obsédé par le pas chassé du fou noir qui erre, tel un fantôme, sur ses cases noires, qui n'arrive pas à aller sur les blanches, la règle c'est la règle.

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Ses pas sur ses cases noires à lui finissent par le conduire de la Gare Saint-Lazare, via la rue de Rivoli, à la rue Faidherbe, va savoir pourquoi ! Il n'y a vraiment aucune raison, enfin ! C'est complètement dingue ! Même pas une goutte d'alcool avec ça ! Juste une grosse bouteille de coca avec de l'eau potable dedans. Des gens dans la rue l'ont souvent traité de pervers comme s'il mettait du vin dedans pour se cacher. Mais c'est de l'eau potable. L'îlot de dignité.

Rue Faidherbe. Il marche sur le trottoir, croise ces gosses déprimants qui rentrent de l'école, débordant de paroles, en se dandinant, le nez dirigé vers leur mère. Un peu comme sa fille. Pour ne pas voir, il baisse le regard. Aperçoit des fenêtres en contrebas. Des tables contre la fenêtre. Sa longue barbe triangulaire dans le reflet. Mais derrière le reflet, une main osseuse tient un bout de bois. Une reine blanche.

C'est une bibliothèque, un lieu public ! Même lui peut y aller. Il pose son sac en toile sur le trottoir près du feu rouge. Personne n'y touchera. Il entre. Cela fait trois mois qu'il n'est pas entré quelque part. Même son banc sur le quai est en plein air. Il fait chaud. Il aimerait enlever sa doublure de manteau, mais n'ose pas.

En entrant dans la salle, ignorant les regards hostiles, il voit de loin, près de la fenêtre, un crâne dégarni, celui à la main osseuse et à la reine blanche. Il reste planté, mains pendantes.

Il repart. Le panneau indique que la bibliothèque ouvre demain à treize heures. Ce soir, encore six heures à attendre, puis la nuit, puis demain encore neuf heures. C'est long.

***

Il est de retour. Pose son sac sur le trottoir près du feu rouge. Passe la main sur son bleu, comme pour l'arranger un peu, dans sa barbe comme pour la coiffer. Se préparer au grand rendez-vous.

Treize heures, le rideau de fer remonte à la manivelle. Non, personne n'a le droit de le chasser. Service public. L'odeur n'est pas une infraction.

Le jeu d'échecs ? La dame assise sous le panneau « Inscriptions » ne comprend rien. Ce n'est pas à cause de sa voix tremblante, mais de l'italien. En français ça va mieux. Derrière le comptoir, étagère du bas, près des livres pour enfants. Trois instructions, une boîte, trente-deux morceaux de bois sculptés, où blancs et noirs se mélangent. La reine blanche est d'une beauté indescriptible. Douce sous les doigts, sensuelle dans la paume.

Il s'installe à la fenêtre, sac en toile dehors sur le trottoir dans le champ de vision.

***

Tous les jours, du lundi au samedi, de treize heures à dix-neuf heures. Il dévore son livre. Marmonne de l'italien. Fait claquer les pièces de bois sur le plateau. Ouvre la boîte, la referme, juste pour savourer le bruit du tout petit loquet en métal qui vient se loger dans la fente. Tourne les pages hâtivement. De retour sur son banc, il réfléchit en italien aux parties qu'il voudra jouer demain. Il en rêve la nuit, le matin, le dimanche. De la tour noire qui s'élance à l'assaut de trois pions blancs, des cavaliers qui se battent en duel, des douze coups qui suffisent à faire tomber le roi. Du fou noir qui sortira enfin un jour des sentiers battus.

Quand il arrive, il pose son livre et sa bouteille de coca sur la table, sa doublure de manteau sur le dossier de sa chaise. Puis effectue son trajet dans la grande salle de lecture d'un pas mal assuré. Depuis la fenêtre jusqu'aux livres pour enfants, puis retour. Une chose le rendrait encore plus heureux : enlever ses chaussures et se gratter les plantes de pied sur la moquette rugueuse, passer le fil électrique de l'ordinateur portable du voisin entre les orteils. Mais à chaque fois qu'il a essayé de les retirer discrètement,  les dames de la bibliothèque se sont plaintes dans les cinq minutes. Il a compris qu'il était obligé de les garder aux pieds s'il voulait pouvoir venir tous les jours.

***

Aujourd'hui encore, il est là. Enroule deux ou trois pions dans sa barbe noire, marmonne des noms de cases en italien, titille du bout du pied gauche le talon de sa chaussure droite. Boit une gorgée d'eau potable. Déplace le fou noir de trois cases sur les cases noires.

« Excusez-moi Monsieur, est-ce que je pourrais jouer une partie avec vous ? » Il lève très très lentement la tête. Pourquoi moi ? Le monde ne s'arrête-t-il pas à la limite de cet échiquier ? La femme s'assoie sur la chaise d'à-côté. « Je m'appelle Régine. » Il glisse doucement, du bout des doigts, le plateau vers elle. Voit sur elle que les pions blancs lui conviendront mieux. Partager, il en avait oublié la saveur.

Une partie qui n'est pas dans le livre.

Par Association Montalyre - Publié dans : Concours de nouvelles 2008
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