Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 18:48
Les dents du loup.         



 − Mais dis-moi pourquoi tu veux changer !
La petite se rebelle. C’est son rôle de mettre la table pour le souper et à sa sœur de descendre au cellier pour « tirer à boire ». Elle sent, sous l’habileté de son aînée à l’embobiner, comme de la peur. Mais quelle crainte peut lui inspirer cette tâche routinière ?
 − T’es pas cap !
Aussitôt la petite réagit à la provocation, empoigne la bouteille et sort. La fierté la propulse en furie jusqu’au milieu de la terrasse où l’obscurité précoce de novembre rabat brutalement son audace. Le froid la mord, entame son assurance, pénètre sous ses vêtements. Elle qui ne connaît le noir de la nuit qu’accompagnée d’adultes vient, en claquant la porte de la cuisine, de pénétrer dans un monde inconnu, où nulle grande main ne protègera la sienne. Et c’était étrange, cette fillette plantée là, d’une immobilité de pierre sous les gifles du vent. Enfin un réflexe la sort de sa transe, elle tape des pieds pour se réchauffer. Ce faisant, elle se reconnaît vivante et vulnérable dans cet inquiétant univers où aucun regard ne contrôle ses gestes.
Elle cherche des repères pour se rassurer, mais les hangars familiers, gommés par le brouillard, ne lui montrent qu’une silhouette tronquée, irréelle, qui lui paraît hostile. Les vaches ont déserté les auges ventées et se tassent à l’abri, avalées par l’ombre. La petite ressent un coup au cœur en voyant la stabulation vide. Il n’y a donc plus de vaches la nuit, plus de branlements de tête à son passage, plus de chaleur amicale et rassurante ! Au loin sur la route, trahi par ses effluves, refroidit dans le noir le terrifiant alambic d’un voisin, repaire, d’après sa mère, des traîne-savates du pays.
Toujours sur le dallage d’ardoise, la petite hésite. Certes, l’appréhension lui noue le ventre, lui contracte les mâchoires mais elle ne peut retourner vers la moiteur de la cuisine sans risquer les quolibets de sa sœur, ni, surtout, sans perdre l’estime de son père qui la dit intrépide. La bouteille vide lui renvoie une infime odeur de vin. Cet arôme familier, qui évoque les hommes de la maison, lui donne du courage et, prenant le dessus, elle remet son environnement à portée de ses six ans : « On dirait qu’il y a un loup, se dit-elle, et qu’il veut me manger ».
Concentrée, elle sautille à cloche-pied jusqu’à l’allée. Qu’elle lâche la bouteille, qu’elle pose un pied par terre et le loup l’attrapera. Comment le sait-elle ? C’est comme ça ! Entre le loup et elle, au long des défis solitaires, se sont bâties des règles d’attaque et de trêve, juste à la limite d’une peur maîtrisable, avec des incursions dans l’épouvante dont elle ne peut émerger qu’en devenant plus brave.
Elle arrive sur la dernière dalle. Pouce ! Dans ce havre, elle peut se reposer, haletante, réajuster la bouteille et scruter peureusement les alentours. Le cellier est juste sous la cuisine dans cette maison à flan de colline. Pour y accéder, elle peut faire le grand tour par les hangars ou mieux, emprunter le nouvel escalier, un ouvrage de béton brut, plongeant vers la route, que son père a taillé dans le roc puis coffré, douze hautes marches qui facilitent l’accès au sous-sol de la maison. Elle le connaît bien, des mollets et des coudes éraflés. A chaque chute, sa mère lui dit de ne pas courir en descendant, et quand il voit ses genoux couronnés, son père marmonne que, c’est juré, il va bientôt entreprendre la couche de finition. En attendant, c’est pour elle un passage hérissé d’embûches.
Les nuages chassés par le vent découvrent un quartier de lune qui souligne chaque aspérité des marches. Il faut qu’elle descende en plein milieu, comme les grands, sinon le loup se jettera sur elle. Elle se place sur la première marche, cramponnée à la bouteille. La respiration du loup se mêle à la sienne, si près qu’elle ne peut les distinguer. Elle devine une énorme masse informe derrière elle qui va l’engloutir. Tout son dos se raidit. Affolée, elle éprouve un doute terrible : cette fois, il va l’attraper ! Vite, elle avance une jambe, pose le pied, résiste à la tentation de mettre l’autre sur la même marche et continue vaillamment. Sauvée ! Alors qu’elle reprend confiance, une ferraille apparente la fait vaciller. Son pied glisse, elle va tomber ! Le souffle bloqué par l’appréhension, elle attend l’inévitable, la chute en cascade sur le béton. Il lui semble sentir déjà la brûlure de sa peau déchirée par le ciment, entendre les reproches de sa mère. Tétanisée par la panique, elle serre la bouteille, et se projetant involontairement en arrière se retrouve assise sur la marche.
Une petite voix chantonne dans sa tête « même pas peur ! », tandis qu’elle essuie ses larmes. La voilà qui fait la bravache, qui ne craint plus le loup, quand elle réalise son impuissance à se tirer d’affaire. Elle pense alors que ses parents inquiets vont venir la chercher, tant s’étirent dans son esprit les minutes qu’elle vient de passer. Puis, ragaillardie à cette idée, qu’il serait avantageux qu’ils ne la découvrent pas dans cette situation de détresse. Elle descend précautionneusement l’escalier comme un bébé, à quatre pattes, réconfortée dans sa dignité à l’idée que personne ne peut la voir, pas même le loup parti faire le grand tour par les hangars.
La voici enfin sur la route. Vue d’en bas, la maison lui semble étrangère. Ses volets, largement ouverts la journée, sont maintenant fermés et se fondent dans le mur de pierre. La gorge nouée, la fillette déglutit avec peine ; cet inquiétant changement nocturne de la façade l’oppresse. Elle renifle à petits coups, désemparée, puis remarque une flaque luisante sur la route mouillée. Avec un grand soupir qui ravale sa détresse, elle s’en approche. A l’instant où son soulier irrésistiblement attiré en trouble la surface elle y voit vibrer un reflet menaçant. Elle tressaille. C’est le loup, il la guette ! Un flot d’adrénaline colore ses joues, la lance dans une course d’esquive en zigzag  jusqu’à la lourde porte en bois du cellier. Vite, sur la pointe des pieds, elle atteint la clenche et entre, sans s’apercevoir que le vantail est déjà entrouvert.
Elle aspire avec délice les senteurs amies des pommes sur les claies tout en essayant d’atteindre l’interrupteur. Un bras haut levé, la bouteille dans l’autre, son contentement s’effondre. Soudain, elle réalise avec affolement qu’elle est trop petite pour allumer et plus alarmant encore, qu’il se mêle au parfum des fruits une puanteur de corps jamais lavé, de tabac refroidi. Un mouvement dans l’obscurité accentue l’odeur, puis ces mots : « Je t’attendais ! Aujourd’hui, tu ne t’échapperas pas ! ».  Elle s’adosse au mur, elle voudrait être minuscule, disparaître entre deux pierres. Mais ce n’est pas possible. Elle sait, sans l’avoir jamais appris, que l’homme veut lui faire du mal. Elle voudrait courir, se sauver, elle en est incapable. La peur la glace. La peur tient toute la place dans sa tête, l’empêche de commander à ses jambes de bouger. L’intrus s’approche, si près qu’elle perçoit son haleine avinée. Elle tourne instinctivement la tête pour s’y soustraire et hoquette un cri d’effroi qui attire la main de l’homme en bâillon sur sa bouche. Tout son corps menu se cabre mais il ne fait qu’en ricaner. C’est alors, dans le dégoût provoqué par ce contact, que le loup vient à son aide. Elle sent le pouvoir du loup dans ses mâchoires, elle mord de toutes ses forces et tandis que son assaillant relâche sa pression, un hurlement de terreur jaillit de sa gorge, monte, puissant et irrépressible jusqu’à la cuisine, jusqu’aux maisons voisines, et poursuit l’homme en fuite.

Odile Chapeau
Par Association Montalyre - Publié dans : Concours de nouvelles 2008
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