Fallait pas qu’elle me dise non ; fallait pas qu’elle me dise que j’étais trop gros et puis
trop moche et puis trop vieux. J’avais rien demandé moi, surtout pas que cette belle dame de
Paris vienne faire bronzer ses nichons entre mes meules de foin. Et puis fallait pas qu’elle commence à m’aguicher de ses manières de dévergondée aussi : et vas-y que je me trémousse dans mon
slip de bain qu’avait qu’une ficelle derrière, qu’elle aurait été à poil c’était pas pire, et vas-y que je te fais des mines et des yeux que c’est pas chrétien des yeux comme ça comme dirait
maman et puis sa langue aussi, toute rose et toute humide qu’elle passait sur ses lèvres pleines de rouge qui brillaient comme des appels dans la lumière…
Et puis y’avait sa peau aussi, sa peau dorée qui luisait sous le soleil, sa peau étalée qui semblait supplier qu’on la caresse, sa peau qui semblait si douce, comme du velours, une peau comme j’en
avais jamais vue chez les femmes du village, même les jeunes que le travail des champs avait encore pas trop abîmées…
Faut dire que jusque-là j’avais connu que Marie la folle, ma première, ma seule, celle de tous les gars du village, avec sa peau trop blanche, ses seins pendants, ses cuisses
trop grosses et trop molles, sa bouche que j’osais pas embrasser, ses cheveux graisseux qui lui tombaient partout devant les yeux… Mais c’était ma Marie et je l’aimais, je crois, à ma manière, on
se demandait rien, on se donnait rien, quelques minutes de plaisir de temps en temps, des instants de rut entre bêtes comme avait dit maman le jour où elle nous avait surpris en plein amour…
Depuis j’avais plus revu Marie, maman voulait pas.
« Je veux pas que t’aille voir des putains ! » qu’elle me criait dessus…
Marie c’était pas une putain. Mais je pouvais pas dire ça à Maman, ç’aurait été lui désobéir… et chez nous, au village, même à cinquante ans, on désobéit pas aux parents…
Alors j’ai plus revu Marie et elle me manquait, pour sûr. Pasque faire ça tout seul sous les draps ou caché dans les buissons quand j’avais trop envie, faut bien dire ce qui est,
ça donnait pas le même contentement !
Mais je pouvais pas dire ça aux gendarmes que j’étais en manque de contentement, hein ! je pouvais rien dire du tout d’ailleurs, puisque je me souvenais de rien…
Juste l’autre là, la parisienne, toute nue devant moi, toute belle, en train de me caresser les poils de la poitrine pasque j’étais torse nu à cause de la chaleur, et puis de me marmonner des
mots qu’on m’avait jamais dits, pasque chez nous au village on parlait pas pendant ces choses-là, on n’était pas des dépravés comme les gens de la ville qui poussent des cris de bêtes pendant
l’amour ; je le sais, j’avais été chez le René qui avait plein de cassettes cochonnes et qu’on regardait des fois quand sa mère qu’avait un cancer allait faire ses trois jours de chimio à
l’hôpital…
Et la parisienne était comme les filles des cassettes, belle pareille et aguicheuse aussi. Alors c’est normal qu’avec mon manque de contentement, j’ai pas pu me retenir quand
elle a mis sa main dans mon short : « hé mais c’est qu’il a même pas de slip ce salopiot !!! ». et elle s’est mise à rire, rire en me tripotant l’attirail, la tête renversée en
arrière, les seins qui sautaient partout sous mon nez.
Fallait pas qu’elle dise non après quand je l’ai renversée dans l’herbe, fallait pas qu’elle devienne méchante et qu’elle m’insulte, qu’elle me traite de gros porc et de vieux
dégueulasse, fallait pas…
C’est ce jour-là que je suis mort…
Dans ma tête y’a plus rien, je vois les gens tourner autour de moi mais je les entends pas, j’entends les gendarmes me crier dessus mais je comprends pas ce qu’ils disent, je
comprends pas ce qu’ils veulent, comme j’ai pas compris pourquoi maman m’a donné une gifle de toute sa force avec cet air méchant qu’elle a parfois quand je fais une bêtise…
Dans ma tête y’a plus rien sauf la parisienne, la peau si douce de la parisienne, les seins si ronds de la parisienne, et puis la fente rasée de la parisienne, comme dans les
films, comme j’en avais jamais vu en vrai, pasque Marie tous les gars du village l’appelaient la poilue et qu’y en a même qui plaisantaient avec ça en disant qu’il faudrait une débroussailleuse
pour faire la chose ; enfin ils disaient ça plus méchamment, en se moquant, et je comprenais pas pourquoi, pasqu’ils étaient bien contents de la trouver la fente poilue de Marie, même ceux
qu’avaient déjà une femme à la maison…
Je sais plus vraiment depuis combien de jours, ou de semaines, ils m’ont mis dans cette pièce qui a tout du cercueil avec ses murs recouverts de matelas et rien d’autre qu’un
trou pour pisser, je sais plus trop qui je suis, je sais plus si j’ai faim, si j’ai soif, s’il fait chaud,
s’il fait froid, si je dois pleurer quand ils me frappent, si je dois sourire quand je pense à la parisienne ou si je dois lui en vouloir à cette dévergondée…
Pasque je suis pas plus nigaud qu’un autre hein, malgré ce qu’on dit au village ; c’est sa faute si je suis là, à la parisienne, les gendarmes arrêtent pas de me coller sa
photo sous le nez, une où elle est comme je l’ai connue, souriante avec ses yeux de dévergondée, et puis d’autres où on la reconnaît même pas tellement qu’elle a de sang sur la figure et qu’elle a
l’air d’avoir peur de quelque chose…
« Alors, tu vas parler abruti ! » ou « alors t’accouches fumier ! »
J’entends plus que ça tous les jours… c’est à moi qu’ils parlent je crois, mais je les écoute pas ; j’essaie de penser à ma belle parisienne mais il y a des choses bizarres
qui se passent dans ma tête : au début elle est devant moi toute belle en train de rire et puis tout devient rouge, ça se bouscule dans ma tête et je me mets à trembler de partout, surtout mes
mains toutes rouges de sang que j’essaie d’agripper dans les matelas…
Et il y a quelqu’un qui crie dans ma tête, et je crois bien que c’est moi…
Et alors les types en blouse blanche rentrent pour me faire des piqûres ; je suis pas malade… j’ai jamais été malade…
Mais je m’en fous ; je me fous de tout maintenant…
Je me souviens juste que j’étais dans un champ avec une belle parisienne, il y a très, très longtemps, ou c’était hier, je sais plus, et c’est ce jour-là que je suis mort…