Partager l'article ! TROISIEME PRIX CONCOURS DE NOUVELLES 2009: Une soupe au poil Cuisiner, en plus d’être ma passion, ...
ntaigu pour tous
Cuisiner, en plus d’être ma passion, ça m’occupe. Et en ce moment, j’en ai besoin, de m’occuper, pour éviter de me torturer la caboche. Depuis que ce fouille-merde, ce scribouillard binoclard incapable de différencier un cassoulet d’une choucroute s’est pointé dans mon restaurant, je n’arrête pas de penser à lui. Je le revois, seul à sa table, dans son petit costume gris sale, les cheveux lissés et gras d’un mélange de gel et de pellicules. Il m’obsède, me hante. Ce péquenot avait fait appeler le chef, alors je suis sorti de ma cuisine, en m’essuyant les mains sur mon tablier taché de sang. Elle m’observait, la vermine, derrière ses verres à cul de bouteille et son sourire mesquin, sournois. Une tête de fonctionnaire, de comptable, je me suis dit. Un gars qui ne sait rien faire, sans aucune utilité sur terre. Un gars dont l’occupation principale est de faire chier les autres. En plus de la mauvaise eau de Cologne, il empestait les emmerdes à plein nez.
— Alors, qu’est-ce qu’il a, le petit monsieur ?
Généralement, les types dans son genre – ceux qui veulent te faire payer leurs problèmes ou l’humeur massacrante de leur boss – tremblent et pissent dans leur froc au son de ma grosse voix : ils devinent qu’ils viennent de tomber sur un os. Mais lui, non. Il n’a pas frémi d’un cil quand mon quintal et mon mètre quatre-vingt-dix se sont avancés vers lui. Au contraire, son sourire s’est étiré jusqu’aux oreilles en m’entendant aboyer dans ma moustache broussailleuse. Pourtant, j’avais mis tout mon cœur en gueulant d’une voix virile. Ma Gitane maïs avait même manqué de se décrocher de mes lèvres.
— Venez voir, je vous prie.
En plus, il était poli… Je n’étais pas dans la merde ! Les problèmes rappliquaient au pas de course.
Toujours avec son sourire énervant, il me montrait d’un index manucuré son assiette, un vulgaire potage… euh, je veux dire un velouté de légumes impériaux. Je l’ai vu tout de suite, ce poil qui nageait dans le bouillon.
— Ouais, quoi ?
— Chef, il y a un poil dans votre soupe.
— Et ?
— C’est la meilleure, ça. C’est une coutume dans votre établissement de mettre des poils dans la soupe des clients ?
— Dis donc, petit bonhomme. Chez nous, tous les poils sont propres ! Alors s’il n’est pas content, le petit monsieur, il rentre chez bobonne et il nous fout la paix.
Il commençait vraiment à me les briser menues. Je me suis curé une narine en lui jetant un regard noir. Puis j’ai retiré son poil avec les doigts. Peut-être qu’il arrêterait de m’emmerder, j’ai pensé.
Au contraire, il a poussé un hurlement.
— Vos mains ! Vos mains !
Quoi ? Qu’est-ce qu’elles avaient mes pognes ? Je les ai regardées sous tous les angles. Ce n’était quand même pas à cause du cambouis ? C’est qu’elle n’est plus toute jeune, ma dodoche. Je suis bien obligé de trifouiller dans son moteur pour qu’elle démarre maintenant.
Je me suis abaissé vers lui puis j’ai planté mes yeux dans les siens.
— Elles ne lui plaisent pas, au petit monsieur, mes mains ? Elles ne sont pas assez délicates pour lui ? Il n’aime pas les mains de travailleur peut-être ?
— Mais… mais vous empestez l’alcool en plus !
— Oh ! Faut pas exagérer non plus, je ne suis pas fumé ! J’étais en train de préparer une dinde au whisky.
— Je croyais que le whisky, c’était pour la dinde, pas pour le cuistot ! Vous êtes cuit, chef, complètement cuit !
Il m’échauffait la cervelle à me parler comme si j’étais sa boniche. Je sentais la fumée me sortir par les oreilles, j’entendais la vapeur siffler en s’échappant de ma cocotte bouillante.
— Puisque je vous dis que je ne suis pas saoul. Je peux encore cuisiner une dinde au whisky, vous en voulez une peut-être ?
Mes mains, mes pognes trop sales pour lui, cramponnaient sa veste. J’étais sur le point de virer manu militari ce client désagréable, avec son sourire insolent et son haleine d’ail. Puis il a sorti une petite carte, avec sa photo souriante.
— Savez-vous lire, chef ?
Oui, je savais lire. Et ce que je lisais à côté de la photo du type au sourire envahissant ne me plaisait pas. Pas du tout, même.
Je préfère l’oublier. Ou tout du moins essayer de l’oublier. Je me penche au-dessus de la grande marmite en cuivre. Voir les aliments cuire, ça me fout la larme à l’œil, mon côté fleur bleue comme disent les apprentis. Je m’essuie le front, je suis en sueur à rester devant le feu. Ce plat demande pas mal d’efforts aussi. Le plus dur, c’est de désosser la barbaque, les bergers allemands vont se régaler avec les os. Après, éplucher les pommes de terre et les carottes, ça va tout seul. Maintenant qu’il n’y a plus qu’à laisser mijoter, je peux respirer : il suffit d’attendre la sonnerie du minuteur.
Je me sers un verre de whisky : je l’ai bien mérité. Mes mains sont roses et douces comme celles d’un poupon. Au moins, j’aurais retenu ça. La tête de fouine ne trouverait rien à redire si elle les voyait.
Je hume à pleines narines les effluves émanant de la marmite. Les saveurs se mélangent et réchauffent mon cœur. Elles seules parviendront à me faire oublier le petit bonhomme visqueux. Il a perdu son beau sourire quand je l’ai amené dans les cuisines. Il a pâli à la vue des blattes qui se promenaient sur le plan de travail. À moins qu’il n’ait aperçu la queue du rat qui a pris ses quartiers près des fours. Depuis le temps, je ne fais plus attention ni aux unes ni à l’autre. Je m’y suis habitué comme on s’habitue à un animal de compagnie ou à une femme. Il a manqué de tomber dans les pommes, j’ai dû le retenir et lui filer quelques marrons – non sans un certain plaisir – pour qu’il reste conscient. J’y ai peut-être mis un peu trop de cœur, la fouine avait le tarin en sang après.
Je me ressers un whisky.
C’est ça, mon problème : je ne sens pas ma force. L’autre s’est passé une main sous le nez. Quand il a vu qu’il saignait, ça lui a redonné un coup de fouet. Il s’est mis à gueuler. Je me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur en le maintenant conscient. J’ai pris la feuille de boucher qui traînait et je l’ai levée au-dessus de ma tête : il s’est enfin calmé. La lame scintillait et l’éblouissait comme un lapin devant les feux d’une voiture. J’ai cru que ça allait suffire, mais ce n’était qu’une accalmie, le silence dans l’œil du cyclone, quand le temps semble s’arrêter.
Le con s’est remis à gueuler de plus belle. Ça m’a mis hors de moi. Je n’ai jamais pu supporter les braillards et, là, un gosse ou un veau qu’on mène à l’abattoir aurait été moins bruyant. Je ne sais pas ce qui m’a pris, sans doute les nerfs qui ont lâché : j’ai baissé le bras. L’autre a tout de suite pissé le sang, de grands jets saccadés. Il avait le même regard que Médor, mon vieux berger allemand en fin de vie. J’ai vu dans ses yeux qu’il m’implorait de l’achever – enfin, je crois. J’ai abattu la feuille de boucher une seconde fois, pour éviter qu’il souffre.
Il m’a donné du boulot, le sagouin. Il avait fait des simagrées pour un poil dans sa soupe, mais il m’a laissé me débrouiller tout seul quand il a fallu nettoyer la cuisine qu’il avait salopée avec tout son sang.
Je me sers un nouveau whisky. Pour oublier, et aussi parce que ça donne soif, de cuisiner. Je me lèche les babines en observant mijoter dans la marmite le mariage des morceaux de viande, des pommes de terre et des carottes.
Je sens un papier dans ma poche revolver ; je le sors. Ça va être difficile d’oublier. Il est toujours là, souriant jusqu’aux oreilles, avec « Inspection sanitaire » à côté de sa bobine désagréable. Je soupire puis prends une gorgée de whisky. N’y ai-je pas été un peu fort quand même ? Je vais ranger la carte dans le placard. En l’ouvrant, je retrouve les autres : inspecteurs du travail, sanitaires, critiques culinaires, clients mécontents aussi. J’ajoute le petit nouveau à la collection.
La sonnerie du minuteur retentit en même temps qu’on frappe lourdement à la porte : « Police ! Ouvrez ! »
Merde !
C’est cuit !
Christophe Charruau, 2009.
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