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ntaigu pour tous
Le scarabée.
Il se relève sur un coude. Il fixe longuement le scarabée qui crapahute vers sa main. L’insecte disparaît de son champ de vision mais lui, il reste inerte, comme s’il était cloué, comme un gros coléoptère. Il a la nausée, il essaie de déglutir. Alors, il se souvient : sa tante est passée ce matin, elle est pour quelques jours dans son mas. Elle avait essayé de le prendre chez elle il y a quelque temps, mais il n’avait pas voulu. Il a entendu ses pas et il s’est assis.
– Je t’ai réveillé ?
Il a pas répondu. Elle voyait pas qu’il était sur son matelas pourri, sous cet auvent de merde derrière chez son oncle parce que ses parents veulent plus de lui dans leur baraque à l’autre extrémité de la pelouse ? Son flanc droit est ankylosé. C’est la galère ! Il a les boules, putain ! Il maltraite les articulations de ses doigts pour mieux réfléchir puis il promène ses paluches sales autour de la paillasse, sur le béton granulaire imprégné de poussière grasse et trouve sa montre. C’était il y a une heure. Il a dû se rendormir après son départ. Il caresse de ses doigts là où elle a posé les siens, sur sa main. Ça lui donne de l’espoir mais elle aurait pu comprendre qu’il fallait pas qu’elle débarque ici, bordel ! Il secoue ses jambes dans le sac de couchage qui résiste, qui finit par le lâcher.
– Tu passes quand tu veux, je suis là en vacances !
Il ricane. Si elle apprenait que l’autre nuit il a essayé de s’introduire chez elle ! Il en est pas vraiment fier mais en fait il avait plus de fric et puis il commençait à se les geler à roupiller à la belle. Elle ne venait qu’à dates fixes, avec tous ses enfants. Quels veinards, pas besoin de taxer des tunes, eux. Il regarde ses ongles noirs. Ces cousins ont dû le voir débarquer quand il est arrivé avec sa mère, il avait deux ans, paraît-il. Le mec l’a tout de suite adopté officiellement, fallait qu’il en pince pour sa gonzesse ! Pourquoi, alors, ils l’ont pas laissé grandir avec la vérité ? Maintenant, ça fait deux ans qu’il sait qu’il est un bâtard de sa mère. Il a perdu encore un morceau de sa carapace, une aile de plus de son insouciance, de sa connerie. Il se lève, attrape sa couche puante, la secoue contre le pilier. Il en a ras le bol. Il ne faut pas croire que c’était le Pérou avant cette journée horrible où le mari de sa mère lui a dévoilé sa honteuse origine ! Ils devaient tous se foutre de sa gueule ! Il traverse la pelouse tête basse. Parfois il fait des cauchemars. Il se réveille en sursaut et il pleure comme il faisait quand il était gosse. A cette époque, il chialait tout seul déjà, il ne sait plus pour quelle raison ni où il se trouvait.
Egaré dans ses flash-back, il est parvenu à destination, il pousse la porte de la véranda. C’est le seul endroit où on lui permet d’entrer. Quelqu’un lui laisse la cafetière branchée. Quelle bonté ! Ce matin, son vieux l’a secoué : « Plie tes affaires et barre-toi de là. Va voir si quelqu’un veut d’un fainéant comme toi !» Ce gars-là, c’est pas un paresseux, à te dégoûter de l’envie de trimer jusqu’à ton enterrement !
Il souffle sur le breuvage, les yeux dans le vague. Le dernier cadeau qu’il lui a fait, c’était pour ses dix-sept ans. La moto dont il rêvait... Il l’a vendue depuis longtemps... C’est là qu’il a dû écouter toutes ces salades. Ça lui a fait comme s’il lui apprenait rien et en même temps comme s’il lui mettait un coup de poing. Il aspire le café. Il lui a dit : « Même si je ne suis pas ton vrai père, je t’aime comme un père ». Il a pas cru à la deuxième partie de la phrase, juste la première. Il est pas con. Il a compris pourquoi son frère, il prenait des tartes et pas lui, parce qu’on s’en foutait de lui. A lui rabâcher sans cesse de prendre modèle sur le cadet, si bosseur qu’il réussirait tout ce qu’il voudrait dans la vie. Il pigeait bien ce que ça signifiait, que lui, il n’arriverait jamais à rien. C’est vrai qu’en fait il en prend bien le chemin, mais il s’en moque. « Je t’aime comme un père... », c’est doux comme un souffle sur le dos d’une coccinelle mais on s’envole pas pour autant ! Le mérite pas, d’abord, l’est qu’une loque, il se déteste. Il se lève et se tape la tête contre le crépi. Le café remonte. Si seulement au lieu de lui acheter une moto, il lui avait dit la vérité, qu’il voulait essayer de l’aimer... Des sanglots secs l’ébranlent : Papa, Papa. Instantanément, les hoquets de douleur qui l’étreignaient se transforment en rire débile, énorme. A quel papa cause-t-il ? Son vrai géniteur, sa mère veut pas lui dire qui c’est. Alors il a demandé aux gendarmes quand ils enquêtaient sur son compte. Ils ont déclaré que ça les regardait pas. Son copain Bastien, lui, il sait pour de bon. Il tient le scoop de son père. Il lui a promis de lui répéter le jour de ses vingt ans et qu’après s’être bien bourrés, ils le chercheraient ensemble. Il tâte son front égratigné. N’est qu’un lâche : n’a pas osé s’enfoncer le crâne, préfère taper sur celui des autres, salaud, va ! Ça l’arrangeait bien, la proposition de Bastien : l’était pas trop pressé de connaître l’identité de son père, un malfrat ou un mec pété de tunes qui avait mené sa mère en bateau. Il sort, il en a marre qu’on le traite de fainéant. D’abord pourquoi est-ce qu’il devrait bosser ? Est-ce qu’ils imaginent que ça le démange d’aller au turbin quand il observe son frère qui tond la pelouse pour son père, se laisse gratouiller le crâne, tend la main, range le bois derrière la maison, se laisse papouiller par sa mère, tend la main ? Lui, ça le débecte, il a choisi de se servir tout seul. De garder ses sourires pour les filles. Il prend la direction du café. C’est qu’elles se font rares les meufs ! Toutes des connes : elles en pincent pour les mecs qui tendent la main. Il arrive au bistrot, une bouffée d’espoir l’assaille malgré lui : dans quinze jours, il débute son stage de tailleur de pierre. C’est sa tante qui lui a dégoté ça. Il lui dira pas merci si c’est ce qu’elle attend, il a la haine mais brutalement, il a envie de se pelotonner dans ses bras comme quand il allait en vacances chez elle. Il se couchait après une bonne partie de pêche avec son mari, alors, elle lui lisait un conte. Comme si elle était sa maman, c’est complètement dingue ! Il s’appuie contre le platane. Il racle les écorces avec ses ongles égratignés... Il espère tout à coup. Il sent quelqu’un qui le dévisage, c’est le voisin, celui qui dit sans arrêt : « Alors, quelle est la dernière qu’il vous a faite ? » et le pire, c’est qu’on lui répond invariablement : « Tiens, si tu le veux, tu le prends, tu les verras de près ses conneries ! » Il ramasse une pierre vachement sympa de se trouver là pour l’aider à appliquer la justice : il vise un chat qui passe nonchalamment, l’atteint à la croupe. Le miaulement jaillit. Le voisin qui a tout vu se tire rapidos dans sa bagnole. Il fait un pas vers la porte du troquet et aperçoit la voiture bleue. Peut-être que c’est pas pour lui ? Deux flics descendent. C’est cuit. Il est vidé. Presque soulagé. Il se doutait qu’on allait le dénoncer pour cette foutue caisse de solidarité : il fait peur à personne. Il se rassure : tu dormiras au moins à l’abri ! Est-ce qu’il y a des scarabées en tôle ? Il les aime bien et puis quand il gamberge trop, il peut les écrabouiller encore et encore jusqu’à ce que ça ne fasse plus qu’une petite tache brune. Pourquoi ? Ils sont tout noirs pourtant au départ. Il pleure doucement dans la bagnole. C’est un mariole, OK, mais une fois qu’il a fait son coup, il faut qu’il revienne sur sa dalle brûlante ou froide, il s’en fout, pour cuver sa biture.
Le lendemain, en taule, il pète les plombs. Il tape la tête contre les barreaux, plusieurs fois. Il veut voir son père. Une infirmière lui dit qu’on l’aidera à le retrouver. Lequel ? Au repas, il se débrouille pour garder un couteau. Il en revient pas que ce soit si facile. Quand son voisin d’à côté dort, la nuit, il commence à tailler derrière les genoux mais la douleur est trop vive, ça coupe mal, il faut frotter et frotter la lame, ça saigne au-dessus du mollet mais pas assez. Il arrive plus à penser. Il a comme une grosse boule de boue dans la tête. Il n’est qu’un bon à rien, on lui a dit et redit et puis d’abord c’était pas la peine, il en est convaincu. Alors ça l’aide : « J’suis un bâtard mais pas un bon à rien ! » Il berce son buste d’avant en arrière comme un gros doryphore sur le dos. Il se console tout seul : « T’es pas un fainéant, t’arriveras à faire ton trou avant l’hiver, pleure pas, t’es un homme, pas une bestiole. » Elle le tient dans ses bras. Chut, pas faire de bruit. Il donne un bon coup sec sur le poignet. Où est-ce qu’ils vont les scarabées pour se planquer ? Ça saigne bien maintenant. Il se rallonge. Il a froid. Remonte-moi la couverture. Serre-moi un peu plus. Il gémit, raconte-moi l’histoire du... Ils ont même pas voulu que je reste avec ma petite bête... mon petit scarabée... l’histoire de mon...
Josiane Lépine, 2009.
J’en veux encore !
Des fraises du jardin inondées de rosée, j’en veux encore, des sourires d’enfants, et ce baiser tendre de mon Raymond, là, au creux de mon cou, juste derrière l’oreille, là où c’est tout chaud. Je ferme les yeux et je soupire, parce que j’en veux encore, de ça et de tout le reste. Du bon et même du moins bon. Je prends tout !
Un nuage bleu clair virevolte autour de moi. Il va et vient à toute allure. Une voix inquiète s’en échappe qui crie :
« Pronostic vital engagé ! ».
Je me dis qu’il y en a qui n’ont vraiment pas de chance. Les pauvres ! Ces porte-poisse, ces handicapés du bonheur, ceux auprès desquels il ne fait pas bon être si on ne veut pas choper toutes leurs angoisses, leurs soucis et leur misère.
« Pronostic vital engagé ! », répète la blouse bleue : tout est dit. Trois mots. Tranchants. Définitifs. Irrévocables.
« Sujet. Verbe. C.O.D », nous serinait mademoiselle Lavazay, notre institutrice du primaire.
C’était sans compter avec le jargon médical qui faute avec la syntaxe et se permet de bien nombreuses licences grammaticales.
Aller au plus vite. Au plus urgent ! Pas de verbe. Pas de phrases complètes, d’où l’impact des trois mots, comme trois petits coups de poignards, murmurés à l’oreille d’une infirmière ou balancés à la cantonade, en salle de réveil. Salle postopératoire où on te colle en attendant que tu daignes enfin t’extirper des doux bras d’une Morphée morphinomane.
Dans le meilleur des cas, tu en sors groggy, sonné, la bouche pâteuse avec une mâchoire de dix kilos. Chacun y va alors de son délire. Comme une salle hypnotisée émergeant peu à peu de la brume.
« Je veux un autre jambon-beurre », crie une frêle voix féminine à ma droite.
« Rends-moi ma mobylette, putain, je sais que c’est toi qui me l’a chourée ! », braille, d’une voix rauque un vieil homme. Les infirmières ont une capacité à éponger tout ce qui leur tombe sur la tête avec un flegme qui me sidère.
« Oui, c’est moi qui vous l’ai « chourée », je vous la rendrai dès que vous sortirez d’ici », répond-elle, pensant probablement « mon p’tit père, ta mob, elle est dans tes rêves ou bien elle doit dater de la s’conde guerre mondiale ».
Moi aussi j’en veux, des mobylettes, du jambon beurre et des fraises du jardin !
1
« De l’eau. Soif ». Tiens, voilà que moi aussi je me mets à faire des phrases sans verbe. Pas le
temps de composer des phrases dignes de mademoiselle Lavazay. Je vais au plus pressé.
Mon arrière-gorge est sèche. Impossible de tousser. Je sens que j’ai un tuyau dans le nez et un autre dans la bouche. Pas étonnant que je n’arrive pas à parler.
Subitement, plusieurs nuages bleus s’agitent autour de moi. Oh, l’averse va être carabinée !
Il est question d’urgence, de défaire les pansements posés en salle d’opération, et d’allergies aux compresses à base de mélaleuca. C’est quoi ça, le mélaleuca ?
On tire violemment mon drap vers le bas. J’ai un frisson. Ai-je mon slip ? Je sens bien que quelque chose ne tourne pas rond, que les infirmières sont nerveuses et la seule pensée qui me vient est de savoir si mon intimité va être préservée, et si j’ai ou pas de slip ! C’est fou !
De pensée, ça devient idée fixe et bientôt ça vire à l’obsession. Mon royaume pour un slip ! Pas envie que tous les internes se rincent l’œil !
Mes chevilles. Blanches comme l’albâtre. Raymond adorait me les caresser en cachette, sous la table, lorsqu’étant fiancés, nous jouions au chat et à la souris.
Ah, elle est belle la souris ! Et le chat, il n’est plus là !
Mes mollets, souvent cachés par des jupes un peu longues. Pas du genre à montrer mes chairs aux passants.
Quant à mes cuisses, seul Raymond en eut la primeur. Il disait adorer mes rondeurs.
Sous le drap je cherche à tâter lentement. Je ne peux pas. J’essaie de nouveau. Pas moyen. On m’a sanglé les bras !
J’en veux encore des cuisses dodues, des caresses, du soleil sur ma peau.
« Pronostic vital engagé ! », gueule maintenant un homme.
Qu’ils s’en occupent une bonne fois pour toutes et me laissent reprendre mes esprits.
Pourquoi Diable suis-je ici ? Ah oui, le gratin, le four, l’explosion, mes jambes, les brûlures ! J’y suis.
En arrivant dans le couloir des Urgences, les ambulanciers avaient annoncé « On vous amène une G.B, stade 3 ! ».
Je ne voyais pas ce que venais faire la Grande Bretagne dans mon accident domestique.
Une propagande de mon enfance, vantant les mérites d’une pile, me revient en mémoire.
« … ne s’use que si l’on s’en sert ! ». Je murmure intérieurement « que si l’on s’en sert ».
Elles en ont fait des kilomètres mes jambes ! Jamais usées. Jamais fatiguées, ou alors si, mais
2
en silence. Juste lourdes le soir. C’est qu’il y en avait du boulot au café. Toi, Raymond derrière le comptoir, et moi, en salle.
« Cafés, jus d’oranges, blancs cas’ ».
Incessants va-et-vient, piétinements, commandes, des plateaux en équilibre instable sur mon avant-bras, au bord de la chute. Maintenant c’est moi qui suis au bord du plateau, juste au bord, fragile comme du cristal.
Je ferme les yeux, J’ai un peu honte. On vient de dégrafer ma blouse prestement. C’est le pompon ! Seins nus ! De nouveau, un frisson.
« Je t’en prie, mon Raymond, détourne un instant le regard. Tous ces jeunots penchés sur ma poitrine ! ». Encore un frisson.
C’est ça, j’en veux encore, des frissons, ta main modelant mes seins, leur donnant vie, comme un sculpteur. Je veux boire aussi. Un sirop d’orgeat servi dans un verre suintant de mille gouttelettes. De l’index, tu y dessinais un cœur. Aussitôt, ça dégoulinait le long du verre. J’en avais toujours les larmes aux yeux. Je trouvais ce jeu des éphémères dessins aquatiques stupide et tellement triste ! Tu te moquais de moi, tu souriais tendrement.
J’ai du mal à respirer. Il fait tellement froid ici. Quelle idée aussi de me dévêtir ainsi. Ils sont fous ces toubibs !
« Pronostic vital engagé ! ».
Quoi ? Le pronostic vital engagé, c’est moi ?
« Reculez ! Défibrillateur !».
Encore un frisson, plus violent que les autres.
Subitement, le silence se fait autour de moi. Insupportable et douloureux silence. Entêtant. A tout prendre, je préférais encore quand les blouses bleues gesticulaient et parlaient fort.
Un groupe d’infirmiers et de médecins se forme : cinq, sept…
Ils murmurent. Je ne parviens pas à distinguer ce qu’ils se disent. Certains prennent des notes dans un classeur posé en équilibre instable sur leur avant-bras. Ça me rappelle moi il y a quelques années, au café.
J’essaie de me tordre le cou, pour mieux y voir.
« G.B, grande brûlée, membres inférieurs, stade 3 ».
D’autres se perdent en conjecture médico-vasouillardes sur le pourquoi du comment et la quadrature du cercle ! Ça m’soûle !
Une aide-soignante, plaquée contre le mur, a planté son regard dans le mien. Vitreux et glacial.
3
Dans le coin, près de la fenêtre, deux internes, beaux garçons, sûrs d’eux et séduisants, chuchotent.
A ce petit froncement de la glabelle qui apparaissaient au front de mes enfants, petits, lorsqu’ils préparaient un mauvais coup, je sens que quelque chose s’ourdit, en catimini. Une blague de carabins, potache ou grossière. Tous les étudiants en médecine le font ! Mais là, il leur faudra une sacrée imagination pour pondre un truc drôle !
Ils s’approchent de moi et regardent mes jambes aux lambeaux suturés et aux boursouflures bouffies et carmins. Mes cuisses flasques et creusées rivalisent, dans l’horreur, avec mes mollets oedémateux sillonnés de coutures géométriques.
« Pour elle, c’est cuit ! », lance enfin l’un d’eux. Les autres, secoués de borborygmes essaient de retenir des fous rires naissants.
Aussitôt après, un rire nerveux envahit la salle de réveil.
J’en veux encore, Raymond ! De l’impertinence des jeunes et de l’irrespect inconscient. De nos fous rires sous les draps. De notre crise de rire, irrépressible, à l’enterrement de mamie Léa. J’en veux encore !
De ton baiser frais et sensuel sur mes lèvres pour me faire taire, lorsqu’au cinéma je pouffais au moment fatidique du baiser final.
C’est vrai, ici pour moi, c’est cuit, mais je viens vers toi, mon Raymond, car je meurs… d’envie de te serrer contre mon cœur.
Mathide Thomas Garcia, 2009.
L'horloge murale indiquait 16h19. Édouard Sevin sauvegarda son travail sur son ordinateur et l'éteignit. Il sortit sa télécommande de poche et mit en veille tous les appareils électriques de son bureau de travail. Ce petit bijou de technologie lui permettait même de fermer ses stores à distance, de contrôler la luminosité et la température de la pièce ou encore de mettre en route sa machine à café. A l'occasion de la nouvelle année, l'entreprise avait investi dans une entière remise à neuf de l'intégralité du matériel. Édouard enfila son manteau et quitta son bureau, dont la porte se referma automatiquement derrière lui. Il parcourut les larges couloirs bleu pâle en direction de l'ascenseur, saluant au passage quelques uns de ses collègues.
Quand il sortit du bâtiment, il pleuvait. C'était si rare à cette époque, le réchauffement climatique provoquait canicule et sécheresse à chaque été, si bien que les glaciers avaient fondu depuis bien longtemps. C'était la première fois qu'Édouard voyait de la pluie cet automne et l'été était pourtant terminé depuis deux bons mois.
Il se dirigea vers sa petite voiture bleue marine et se pressa de s'y engouffrer à cause de la pluie. C'était l'une de ces nombreuses voitures de ville écologiques très populaires que les japonais avaient exportées en Europe par centaines de milliers sitôt après la fin de la troisième guerre mondiale. Ils avaient ingénieusement inventé les moteurs hydrofonctionnels pour répondre à la pénurie de pétrole omniprésente dans le monde, excepté aux USA. La voiture était également munie de larges panneaux solaires fixés sur le toit qui se révélaient particulièrement efficaces en cette période de réchauffement climatique intensif.
Édouard entra l'adresse de l'école de ses enfants sur l'écran du tableau de bord puis se laissa guider par la conduite automatique, assurée par le GPS, les capteurs de mouvements et d'obstacles. La voiture démarra et effectua ensuite le trajet tranquillement. Arrivé à destination, le véhicule effectua un auto-créneau avant de se garer, puis la voix robotique de l'appareil annonça la fin du déplacement. M. Sevin coupa le contact.
Sur le large trottoir, une multitude d'enfants et de parents déambulaient et se retrouvaient avec, visiblement, grand enthousiasme. Des voitures autoguidées se garaient sans cesse devant l'école et d'autres repartaient. Au bout de quelques minutes d'attente, Édouard aperçut deux garçons sortir de la masse. Le premier était grand, assez mince, et ses cheveux mi-longs retombaient en bataille sur son visage. Le second, qui faisait une bonne tête de moins que l'autre, avait les cheveux courts, blonds, et sa bouille ronde lui donnait un air enfantin, naïf. Les enfants s'approchèrent puis grimpèrent dans la voiture et s'installèrent. Sitôt après avoir programmé son retour chez lui, Édouard engagea la conversation :
« Alors, les enfants, comment s'est passée votre journée d'école ?
– Bien, répondirent simplement ses fils, peu bavards.
– Qu'avez vous appris, aujourd'hui ? poursuivit leur père.
– Des mathématiques ! répondit aussitôt James, le plus jeune.
– Et toi, Nils ?
– On commence tout juste à voir les États-Unis d'Europe, en histoire, déclara l'adolescent, pensif.
– Très bien, très bien. Et, continua Édouard, qu'est ce que vous avez mangé ce midi ?
– Du poisson pané, et... des haricots verts je crois.
– Pas de viande, j'imagine ?
– Non.
– Naturellement, soupira Édouard...»
Édouard Sevin était un homme d'une cinquantaine d'années. Il faisait partit de ceux qui avaient eu la chance de connaître l'époque précédant la troisième guerre mondiale et bien d'autres guerres nucléaires. Lorsqu'il était petit, il était facilement possible de voir toutes sortes d'animaux dans des fermes, des zoos, et même de posséder un animal de compagnie. Les élevages étaient optimisés par la science et la viande ne manquait nulle part.
Malheureusement, les enchaînements d'attentats sournois, de guerres de religions et de guerres nucléaires pour les dernières ressources naturelles de la Terre ravagèrent tout en un temps record. La radioactivité se répandit sur toute la surface des continents, semant la maladie, les mutations génétiques et la mort. Les recherches et investissements financiers dans la médecine permirent de sauver la race humaine de ce fléau, mais pas les autres animaux terrestres.
Mesurant l'immensité des dégâts, chaque nation se consacra à l'écologie plus qu'à tout autre chose, mais il était trop tard. Il ne resta bientôt plus sur Terre que des humains dépendants de leurs outils de survie, des végétaux fades, génétiquement modifiés par l'homme pour qu'ils survivent, et des animaux aquatiques, que les vagues dévastatrices des radiations ne purent atteindre. Les miraculés animaux terrestres qui échappèrent au désastre demeuraient tellement rares et fragiles, qu'en cette époque critique, en manger au moins une fois dans sa vie était un véritable luxe que seuls les millionnaires pouvaient s'offrir.
Lors de son enfance, Édouard pouvait manger des plats de toutes les cultures et il était tout à fait banal de manger de la viande presque tous les jours, quelque soit son rang social. Aujourd'hui, son grand rêve était de retrouver les saveurs oubliées de son enfance et de pouvoir les faire découvrir à ses enfants.
Les pneus de la voiture crissèrent sur le gravier, puis s'arrêtèrent de tourner. Il avait cessé de pleuvoir. Édouard et ses enfants sortirent du véhicule qui se verrouilla et se dirigèrent vers l'entrée de leur maison.
C'était une grande bâtisse moderne, cylindrique, qu'Édouard avait pu s'offrir un an plus tôt, grâce à sa promotion au poste de sous-directeur. L'architecture était des plus soignées, avec un style à la nouvelle mode américaine. La porte d'entrée métallisée à ouverture digitale était encadrée de deux colonnes d'un alliage de verre et de jade, supportant un large balcon, lui aussi de verre. Les fenêtres rondes de la maison étaient des astro-fenêtres rétractables cuivrées, qui permettaient l'observation télescopique des étoiles, la nuit, tout en restant chez soi. La totalité du bâtiment circulaire était surmontée d'un immense dôme de métal, qui, en réalisé, faisait office de panneau solaire demi-sphérique alimentant toute la maison en électricité.
Édouard appliqua sa main, tous doigts dépliés, sur le panneau digital, ce qui eut pour effet d'ouvrir la porte d'entrée en la faisant coulisser verticalement. Aussitôt, James et Nils se ruèrent sur l'escalier menant à leurs chambres pour ôter leurs uniformes et se mettre en tenue décontractée. De plus en plus de pays optaient pour le système scolaire japonais qui consistait à travailler dur le matin mais à consacrer son après midi à des activités de son choix, comme le dessin, la danse, le sport ou la musique. Pour que le changement soit efficace, le système scolaire devait être le plus proche possible du système scolaire japonais, au point que même les uniformes furent adoptés.
Une odeur familière, quotidienne, même, émanait de la cuisine, mais elle était mélangée à une autre odeur inhabituelle, rarissime. Édouard entra dans la pièce et y retrouva sa femme, Stella, ainsi que sa fille de deux ans, Miki. Stella était femme au foyer, il fallait être capable de s'occuper des enfants et elle avait la chance d'avoir un mari qui gagnait bien sa vie pour pouvoir se permettre le luxe de ne pas travailler. La femme d'Édouard était plutôt petite et ses cheveux lisses d'un noir profond tombaient en cascade sur ses épaules. Elle était en train de cuisiner, comme tous les soirs, des légumes et du poisson, mais cette fois, un nouvel élément s'ajoutait au menu : de la viande.
Édouard embrassa sa femme et sa fille, puis contempla avec émerveillement le fabuleux met de légende qui finissait de cuire lentement dans la poêle. Il avait pris d'énormes risques en se procurant cette nourriture, des risques de faire de la prison et de perdre son travail si il était pris, mais Édouard estimait que le jeu en valait la chandelle et qu'il n'y avait pas de raison qu'il soit découvert. Lorsque la cuisson fut terminée, la voix crépitante du gestionnaire de cuisine annonça:
« C'est cuit! Vous pouvez désormais retirer votre plat de votre plaque chauffante. Bon appétit ! »
Stella plaça alors la nourriture dans le placard isotherme incrusté dans le mur pour conserver la chaleur en attendant l'heure du repas. Elle se mit soudain à sangloter. Sa situation n’était pas des plus misérables, loin de là, mais la mort très récente de son père aussitôt suivie de l'enterrement qui ne datait pas de plus d'une semaine l’avait profondément déprimée. Sur le moment, Édouard ne dit rien, mais il alla la réconforter dans le salon.
Pendant ce temps, leurs deux garçons redescendirent à la cuisine pour prendre leur goûter et s'occuper de Miki. Les fils Sevin avaient reçu, grâce à leur mère, une très bonne éducation et il n'y avait par conséquent aucun conflit dans la famille. Ils étaient également très responsables et s'occupaient de la maison et de leur petite sœur quand leurs parents ne le pouvaient pas.
Le soir venu, à l'heure du repas, toute la famille se rassembla autour de la grande table à service électronique et s'assit. Édouard déclara d'un ton calme :
« Les enfants, votre grand père est mort, mais votre mère et moi avons décidé de vous faire une surprise, pour vous consoler, et aussi parce que nous en avons eu l'occasion. Ce soir, les enfants, nous avons de la viande au menu ! » Puis il pressa le bouton de service.
Toute la famille poussa des petits cris d'extase devant la plateforme suspendue qui descendait du plafond et se posa doucement sur la table. Sur la plaque métallique reposait le repas
encore fumant qui avait été préparé quelques heures plus tôt. Chacun se servit alors sur le plateau
central, comme à son habitude, mais dégusta pendant très longtemps sa part. Ce fut une découverte exceptionnelle pour les fils Sevin, qui les marqua d'ailleurs à vie, mais une redécouverte et des souvenirs d'enfance pour leurs parents. Tout le monde était fier d'Édouard et le félicita. Durant toute la durée de l'extraordinaire festin, chacun, à l'exception de Miki, bien entendu, s'affairait à savourer l'incroyable nourriture, et le moment n'était ponctué que de quelques : « C'est super bon ! » ou encore de : « Où as-tu pu trouver ça, papa ? » Mais Édouard semblait bien résolu à garder le silence, il était satisfait et fier du résultat, tous les pères n'offraient pas ça à leurs enfants, mais il ne l'était pas de la façon dont il s'était procuré la marchandise.
La soirée fut joyeuse et animée, si bien que tout le monde en oublia la mort du grand père, et la famille Sevin alla jusqu'à s'offrir une sortie au Robotechnology Park. Le parc en question était une reconstitution de ville grandeur nature, où l'on pouvait vivre entièrement avec des robots et établir des relations avec eux, s'en faire des amis ou des ennemis... Les armures robotiques distribuées à l'entrée permettaient de voler, de respirer sous l'eau, et offraient bien d'autres possibilités surhumaines.
A partir de là, la vie des Sevin fut bouleversée pendant une courte semaine, car Édouard s'était procuré de quoi faire plusieurs repas de charcuterie d'un coup. Il refusait toujours de dévoiler à ses enfants la façon dont il se l'était procurée, mais chaque soir, ils mangeaient de la viande et elle était toujours cuisinée différemment. C'était peut être la dernière fois de leur vie qu'ils auraient l'occasion d'en manger et il fallait donc la découvrir sous le plus de formes possibles. Tous les jours, juste après avoir ramené ses enfants de l'école, Édouard Sevin descendait dans la cave souterraine de la maison pour y prélever un morceau de viande sur le corps du défunt animal. Puis, il le mettait dans la cuisine où Stella faisait à manger, avant d'aller se scotcher devant le téléviseur holographique, en attendant que le repas soit prêt.
Malheureusement, en fin de semaine, ce qui devait arriver arriva. Comme à l'habitude, Stella appela son mari à l'aide d'un bouton dans la cuisine qui sonnait l'heure de manger dans toutes les pièces de la maison sans exception. Édouard ne vint pas. Elle pressa le bouton une seconde fois. Comme Édouard ne venait toujours pas, Stella envoya Nils le chercher pendant qu'elle servait le repas dans les assiettes. Elle s'installa et attendit, mais Nils et Édouard ne revenaient toujours pas. Elle commença à s'inquiéter sérieusement. Puis, au bout de quelques minutes, elle prit Miki dans ses bras et ordonna à James de la suivre. Ils quittèrent la salle à manger, traversèrent le home cinéma, la salle de repos, passèrent devant le bureau, traversèrent un dernier couloir puis s'arrêtèrent net. Son fils aîné n'avait pas pénétré dans le salon et s'était tu pour que son père ne l'entende pas. La porte grande ouverte permettait de distinguer Édouard dans l'obscurité. Il était livide, pétrifié sur son fauteuil en cuir synthétique vert pomme, raide, horrifié. À quelques mètres devant lui se trouvait le téléviseur holographique, pas plus épais qu'une feuille de papier, sur lequel étaient diffusées les informations de la semaine. Sur l'image, une journaliste située au premier plan parlait de crime inhumain, d'enquête policière qui se montrait fructueuse, et elle évoquait l'hypothèse de l'anthropophagie, du cannibalisme. Les fils Sevin comprirent alors d'où provenait le cadeau de leur père : au second plan, des policiers en uniforme s'affairaient autour d'une tombe réouverte dont le corps et le cercueil avaient disparu.
C'était la tombe du grand père, Damien Sevin, récemment décédé, enterré, puis déterré.
Basile Leroux, octobre 2009.
Cuisiner, en plus d’être ma passion, ça m’occupe. Et en ce moment, j’en ai besoin, de m’occuper, pour éviter de me torturer la caboche. Depuis que ce fouille-merde, ce scribouillard binoclard incapable de différencier un cassoulet d’une choucroute s’est pointé dans mon restaurant, je n’arrête pas de penser à lui. Je le revois, seul à sa table, dans son petit costume gris sale, les cheveux lissés et gras d’un mélange de gel et de pellicules. Il m’obsède, me hante. Ce péquenot avait fait appeler le chef, alors je suis sorti de ma cuisine, en m’essuyant les mains sur mon tablier taché de sang. Elle m’observait, la vermine, derrière ses verres à cul de bouteille et son sourire mesquin, sournois. Une tête de fonctionnaire, de comptable, je me suis dit. Un gars qui ne sait rien faire, sans aucune utilité sur terre. Un gars dont l’occupation principale est de faire chier les autres. En plus de la mauvaise eau de Cologne, il empestait les emmerdes à plein nez.
— Alors, qu’est-ce qu’il a, le petit monsieur ?
Généralement, les types dans son genre – ceux qui veulent te faire payer leurs problèmes ou l’humeur massacrante de leur boss – tremblent et pissent dans leur froc au son de ma grosse voix : ils devinent qu’ils viennent de tomber sur un os. Mais lui, non. Il n’a pas frémi d’un cil quand mon quintal et mon mètre quatre-vingt-dix se sont avancés vers lui. Au contraire, son sourire s’est étiré jusqu’aux oreilles en m’entendant aboyer dans ma moustache broussailleuse. Pourtant, j’avais mis tout mon cœur en gueulant d’une voix virile. Ma Gitane maïs avait même manqué de se décrocher de mes lèvres.
— Venez voir, je vous prie.
En plus, il était poli… Je n’étais pas dans la merde ! Les problèmes rappliquaient au pas de course.
Toujours avec son sourire énervant, il me montrait d’un index manucuré son assiette, un vulgaire potage… euh, je veux dire un velouté de légumes impériaux. Je l’ai vu tout de suite, ce poil qui nageait dans le bouillon.
— Ouais, quoi ?
— Chef, il y a un poil dans votre soupe.
— Et ?
— C’est la meilleure, ça. C’est une coutume dans votre établissement de mettre des poils dans la soupe des clients ?
— Dis donc, petit bonhomme. Chez nous, tous les poils sont propres ! Alors s’il n’est pas content, le petit monsieur, il rentre chez bobonne et il nous fout la paix.
Il commençait vraiment à me les briser menues. Je me suis curé une narine en lui jetant un regard noir. Puis j’ai retiré son poil avec les doigts. Peut-être qu’il arrêterait de m’emmerder, j’ai pensé.
Au contraire, il a poussé un hurlement.
— Vos mains ! Vos mains !
Quoi ? Qu’est-ce qu’elles avaient mes pognes ? Je les ai regardées sous tous les angles. Ce n’était quand même pas à cause du cambouis ? C’est qu’elle n’est plus toute jeune, ma dodoche. Je suis bien obligé de trifouiller dans son moteur pour qu’elle démarre maintenant.
Je me suis abaissé vers lui puis j’ai planté mes yeux dans les siens.
— Elles ne lui plaisent pas, au petit monsieur, mes mains ? Elles ne sont pas assez délicates pour lui ? Il n’aime pas les mains de travailleur peut-être ?
— Mais… mais vous empestez l’alcool en plus !
— Oh ! Faut pas exagérer non plus, je ne suis pas fumé ! J’étais en train de préparer une dinde au whisky.
— Je croyais que le whisky, c’était pour la dinde, pas pour le cuistot ! Vous êtes cuit, chef, complètement cuit !
Il m’échauffait la cervelle à me parler comme si j’étais sa boniche. Je sentais la fumée me sortir par les oreilles, j’entendais la vapeur siffler en s’échappant de ma cocotte bouillante.
— Puisque je vous dis que je ne suis pas saoul. Je peux encore cuisiner une dinde au whisky, vous en voulez une peut-être ?
Mes mains, mes pognes trop sales pour lui, cramponnaient sa veste. J’étais sur le point de virer manu militari ce client désagréable, avec son sourire insolent et son haleine d’ail. Puis il a sorti une petite carte, avec sa photo souriante.
— Savez-vous lire, chef ?
Oui, je savais lire. Et ce que je lisais à côté de la photo du type au sourire envahissant ne me plaisait pas. Pas du tout, même.
Je préfère l’oublier. Ou tout du moins essayer de l’oublier. Je me penche au-dessus de la grande marmite en cuivre. Voir les aliments cuire, ça me fout la larme à l’œil, mon côté fleur bleue comme disent les apprentis. Je m’essuie le front, je suis en sueur à rester devant le feu. Ce plat demande pas mal d’efforts aussi. Le plus dur, c’est de désosser la barbaque, les bergers allemands vont se régaler avec les os. Après, éplucher les pommes de terre et les carottes, ça va tout seul. Maintenant qu’il n’y a plus qu’à laisser mijoter, je peux respirer : il suffit d’attendre la sonnerie du minuteur.
Je me sers un verre de whisky : je l’ai bien mérité. Mes mains sont roses et douces comme celles d’un poupon. Au moins, j’aurais retenu ça. La tête de fouine ne trouverait rien à redire si elle les voyait.
Je hume à pleines narines les effluves émanant de la marmite. Les saveurs se mélangent et réchauffent mon cœur. Elles seules parviendront à me faire oublier le petit bonhomme visqueux. Il a perdu son beau sourire quand je l’ai amené dans les cuisines. Il a pâli à la vue des blattes qui se promenaient sur le plan de travail. À moins qu’il n’ait aperçu la queue du rat qui a pris ses quartiers près des fours. Depuis le temps, je ne fais plus attention ni aux unes ni à l’autre. Je m’y suis habitué comme on s’habitue à un animal de compagnie ou à une femme. Il a manqué de tomber dans les pommes, j’ai dû le retenir et lui filer quelques marrons – non sans un certain plaisir – pour qu’il reste conscient. J’y ai peut-être mis un peu trop de cœur, la fouine avait le tarin en sang après.
Je me ressers un whisky.
C’est ça, mon problème : je ne sens pas ma force. L’autre s’est passé une main sous le nez. Quand il a vu qu’il saignait, ça lui a redonné un coup de fouet. Il s’est mis à gueuler. Je me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur en le maintenant conscient. J’ai pris la feuille de boucher qui traînait et je l’ai levée au-dessus de ma tête : il s’est enfin calmé. La lame scintillait et l’éblouissait comme un lapin devant les feux d’une voiture. J’ai cru que ça allait suffire, mais ce n’était qu’une accalmie, le silence dans l’œil du cyclone, quand le temps semble s’arrêter.
Le con s’est remis à gueuler de plus belle. Ça m’a mis hors de moi. Je n’ai jamais pu supporter les braillards et, là, un gosse ou un veau qu’on mène à l’abattoir aurait été moins bruyant. Je ne sais pas ce qui m’a pris, sans doute les nerfs qui ont lâché : j’ai baissé le bras. L’autre a tout de suite pissé le sang, de grands jets saccadés. Il avait le même regard que Médor, mon vieux berger allemand en fin de vie. J’ai vu dans ses yeux qu’il m’implorait de l’achever – enfin, je crois. J’ai abattu la feuille de boucher une seconde fois, pour éviter qu’il souffre.
Il m’a donné du boulot, le sagouin. Il avait fait des simagrées pour un poil dans sa soupe, mais il m’a laissé me débrouiller tout seul quand il a fallu nettoyer la cuisine qu’il avait salopée avec tout son sang.
Je me sers un nouveau whisky. Pour oublier, et aussi parce que ça donne soif, de cuisiner. Je me lèche les babines en observant mijoter dans la marmite le mariage des morceaux de viande, des pommes de terre et des carottes.
Je sens un papier dans ma poche revolver ; je le sors. Ça va être difficile d’oublier. Il est toujours là, souriant jusqu’aux oreilles, avec « Inspection sanitaire » à côté de sa bobine désagréable. Je soupire puis prends une gorgée de whisky. N’y ai-je pas été un peu fort quand même ? Je vais ranger la carte dans le placard. En l’ouvrant, je retrouve les autres : inspecteurs du travail, sanitaires, critiques culinaires, clients mécontents aussi. J’ajoute le petit nouveau à la collection.
La sonnerie du minuteur retentit en même temps qu’on frappe lourdement à la porte : « Police ! Ouvrez ! »
Merde !
C’est cuit !
Christophe Charruau, 2009.
Règlement du concours de nouvelles Montalyre 2009
1 - La nouvelle a pour thème « C’est cuit ».
2 - les nouvelles doivent occuper entre 3 et 6 pages - plus précisément, leur taille ne doit pas excéder 9.000 signes, incluant lettres, chiffres, marques de ponctuation et espaces entre les mots - et doivent porter un titre. Le texte sera, par ailleurs, rédigé en français. Police : Times New roman, caractère 12, et interligne double. Les textes doivent être imprimés (ou dactylographiés) et envoyés en trois exemplaires
3 - Le concours est exclusivement réservé aux vrais amateurs habitant dans les 5 départements de la région des Pays de la Loire. Cela signifie que ne sont pas admis à concourir : - les personnes percevant ou ayant perçu des droits d'auteur ou une rémunération pour des œuvres littéraires, - les personnes dont tout ou partie de l'activité professionnelle consiste à écrire des œuvres de fiction (artistes qui écrivent leurs spectacles, par exemple). En dehors de ces cas, le concours est ouvert à toute personne âgée de plus de 16 ans qui a envie d'écrire des histoires
4 - Afin que soit préservé le strict anonymat des participants jusqu'au choix des lauréats, les textes sont à marquer à côté du titre d'un signe distinctif (3 lettres suivies de trois chiffres). Le nom exact de l'auteur et ses coordonnées (adresse, n° de téléphone, e-mail), sont à joindre à l'envoi dans une enveloppe cachetée séparée, avec le signe distinctif à reproduire sur l’enveloppe.
5 - Les envois doivent être adressés jusqu'au 3 octobre 2009 (le cachet de la poste faisant foi) à l'adresse suivante : Montalyre - Concours Nouvelles – 68, avenue Villebois Mareuil - 85600 Montaigu
6 - Un jury, composé de membres de l’association Montalyre et sous le patronage de l’écrivain Pierre Bordage, se réunira pour distinguer les meilleures nouvelles. Les personnes faisant partie du jury ne peuvent pas participer au concours.
7 - Les gagnants et les dix premiers seront personnellement informés. La remise des
Prix aura lieu à Montaigu début décembre 2009. Le premier prix est un chèque de 120 euros, le second prix, un chèque de
70 euros, le troisième prix, un bon d’achat de 30 euros pour des livres donné par la maison de la presse de Montaigu. Les trois nouvelles seront publiées sur le site de
Montalyre : http://montalyre.over-blog.fr. Les candidats non retenus en seront avisés uniquement s'ils ont
joint une enveloppe timbrée libellée à leur adresse ou s'ils ont indiqué une adresse électronique. Aucune nouvelle ne sera renvoyée.
8 - Le jury est souverain pour trancher et prendre toutes les mesures qui pourraient s'imposer, notamment concernant la qualité d'"amateur" des candidats. Ses décisions sont sans appel
Toute question concernant le concours est à adresser par couriel à :
Montalyre.montaigu.over-blog.fr
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